Religion ou spiritualité de la pêche en Irlande

En ce début de Février glacial qu’un léger vent de noroît entretenait en nous apportant souvent de sombres averses de grêle, je passai une journée à la pêche au brochet sur un affluent de Shannon. Vers le milieu de la journée cependant, un soleil timide et pâle fut le bienvenu lorsqu’il darda ses rayons blanchis élevant la température de quelques degrés inespérés. La pêche était plus que calme et le moment se prêtait plus à la méditation et à la contemplation d’une nature hivernale encore très aquatique car les crues précédentes n’en finissaient pas de se dissiper.
Soudain, un détail retint mon attention à la surface de l’eau : Une olive récemment éclose dérivait dans le courant bientôt suivie d’une deuxième, d’une troisième et d’autres encore. Ailes blanches bien droites et jointes, le corps rond et noir, elles défilèrent le long de mon bateau pendant quelques minutes telles d’innocentes communiantes, attendant une bénédiction que je leur accordai volontiers. Ce don du ciel venait-il annoncer la fin précoce de l’hiver ou était-ce le sermon prometteur de bonheurs à venir ? Je pencherais plutôt pour la deuxième hypothèse tant ma foi en la pêche m’incline à une dévotion sans faille pour tout ce qui s’y rapporte. Des fonds baptismaux de la Suck surgissaient ces signes qui redonnent foi au mécréant après cinq mois de privation de pêche à la truite. Nouvellement converti à la sainte mouche, je me prête à croire tout ce qui redonne espoir au pêcheur de salmonidés. Ces bestioles qui dérivaient discrètement avaient ranimé la veilleuse qui sommeillait et l’espérance réchauffait bientôt mon corps gelé. Mon ami Mark qui pêchait avec moi, avait lui aussi constaté l’apparition et reçu simultanément la révélation. Saint Pierre nous avait oints à nouveau du Saint-Chrême confirmant notre appartenance à l’Eglise de « Notre-Dame des Truites ». Une douce béatitude nous pénétra alors, augurant la solennelle communion qui devait suivre quelques semaines plus tard à la grand-messe de l’ouverture en me rappelant les rituels religieux, passages obligés de mon enfance en école catholique.
Si Mark et moi nous étions tenus cois depuis le matin devant nos bouchons trop tranquilles, le spectacle de cette éclosion prématurée nous apparaissait comme un miracle révélé à quelques seuls fidèles pour élever leur âme à Dieu leur faire soudainement entonner joyeux cantiques et prières optimistes en une commune ferveur.
Nous nous révélâmes immédiatement plus loquaces et il ne fallut pas longtemps avant que l’ Histoire Sainte de nos pêches irlandaises nous revînt en mémoire associée à un formidable espoir envers les sorties des futures semaines. Serions-nous cette année touchés par la Grâce de « numerous hatches »et vivrions-nous de nouvelles et bibliques multiplications de poissons grâce à nos offrandes de mouches devant l’autel des eaux irlandaises. Pourtant peu avares de notre temps consacré à la pêche, nous étions prêts à en sacrifier toujours plus aux offices halieutiques, aux vêpres de la noble pêche et angélus des coups du soir. Guides de pêche, nous nous sentions des missionnaires investis du devoir de toujours plus prodiguer la bonne parole aux impétrants et novices.
Le manque de touches et le froid vespéral nous firent cependant abandonner progressivement élucubrations et prétentions de missions spirituelles. La réalité nous ramenait à plus de modestie. Il n’en était pas moins que ces minuscules insectes nous avaient sortis de la torpeur hivernale et avaient par la même occasion ranimé la passion ensommeillée. La nature a ce grand pouvoir pour qui sait l’observer. Elle vous procure des ravissements béats au vu de spectacles somme toute dérisoires aux yeux des profanes et rassemble les pêcheurs à l’unisson de leurs prières pleines d’espoir. Magie, religion, spiritualité de la pêche ? Peu importe, du moment que cela apporte la paix à une communauté d’hommes et femmes ayant pour le moins reçu un esprit sain (volontairement sans T ).

La religion consiste à aller à la messe et penser à la pêche tandis que la spiritualité, c’est d’aller à la pêche et penser à la messe!

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