les mouches du puits sacré

Les mouches du puits sacré.

 

Jusqu’à ces derniers jours de Juin, bien peu de soirées m’avaient incité à tenter le coup du soir. Il est vrai qu’en Irlande, rares sont les couchers de soleil pendant lesquels les températures diurnes se maintiennent suffisamment pour que des éclosions massives se produisent et rendent les truites folles pendant une heure ou deux.

Ce soir-là, la couverture nuageuse arrivée vers19 heures avait conservé la chaleur au sol cependant qu’une certaine moiteur rendait l’atmosphère épaisse et lourde. L’air avait gagné en densité et en viscosité et chaque pas coûtait aux hommes et aux animaux. Cet inconfort m’avait fait alors penser qu’il ferait sans aucun doute plus frais au bord de la Beagh coulant à quelques kilomètres et dont les eaux acides se réchauffent assez peu tant son parcours est souvent souterrain comme beaucoup des rivières du Burren.

M’étant depuis peu laissé aller au plaisir de la pêche à la mouche sèche, je n’emporterai donc que la 9 pieds que Deirdre m’a offerte au Noël dernier afin de ne pas être tenté de donner de meurtriers coups de cuillère dans quelques trous oxygénés où je sais trouver toujours un ou deux beaux spécimens de ces truites à la robe particulièrement sombre et au ventre jaune et bronze. Une fois n’est pas coutume, Deirdre veut m’accompagner à cet agréable coin de pêche que je lui ai montré au hasard de nos promenades. « Je lirai et contemplerai la rivière en t’attendant » me dit-elle. « Prends ton temps car cet endroit est délicieux pour l’esprit et pour les yeux d’autant qu’une autre âme contemplative que moi y a disposé un banc face à la rivière. »  Sans mettre en doute ses intentions, je sais que Deirdre adore aussi ce lieu parce qu’un puits sacré s’y trouve, juste au bord de la rivière, béni chaque année par le prêtre de la paroisse. On ne sait si c’est une petite source ou une simple résurgence de ces rivières infiltrées dans le ventre de la terre en ayant dissout peu à peu le sous-sol alcalin. Une petite croix de métal doré y est scellée, affirmant le caractère religieux de cette fontaine, et trois ou quatre pierres cimentées en font un bénitier bucolique. Je sais aussi qu’animée d’une  dévotion tout irlandaise, elle emportera une bouteille vide et la remplira de cette eau semblant pure mais qui dans quelques semaines aura verdi et présentera le dépôt peu amène d’eau bénite aux saintes bactéries.

Quelques minutes plus tard nous sommes sur place. Il est aux alentours de vingt heures et l’air est chaud et humide sans la moindre brise pour en diluer les particules  presque visqueuses qui collent à la peau et s’ajoutent à la sueur non évaporée. L’eau est basse et au moins me dispensera d’enfiler les waders pour ne chausser que de simples cuissardes moins étouffantes. Il est vrai que le micro-climat de la rivière est plus supportable que l’air de notre jardin protégé d’arbres hauts et touffus.

Deirdre s’assoit sur le banc et entame sa lecture tandis que j’observe scrupuleusement la surface afin d’y discerner un ou deux gobages révélateurs  motivant ma venue. Sans trop tarder, je repère deux poissons sur un grand plat à une cinquantaine de mètres. L’un assez petit mais peu discret au contraire du second dont les gobages semblent plus timides mais dont les ronds silencieux persistent d’une plus grande puissance d’aspiration. Quelques sedges  bruns virevoltent cà et là et c’est par l’un d’eux que je commencerai. Avec la maladresse du débutant et beaucoup de lancers pour rien par défaut de précision, je réussis néanmoins à placer ma mouche dans l’environnement immédiat de la plus petite truite qui ne tarde pas à monter et me fait essuyer un refus manifeste et dégoûté. Trois essais plus tard, ce sera trois refus tout aussi dédaigneux.  « Peut-être ta congénère sera-t-elle plus consentante » pensé-je et, joignant le geste toujours peu assuré à la pensée, j’avance prudemment de plusieurs mètres sur les pierres tranchantes du fond pour tenter cette truite à l’évidence plus grosse qui devrait donc se délecter d’une belle mouche à gros potentiel nutritif. Le poisson monte maintenant plus régulièrement tout en semblant se rapprocher progressivement du lieu où j’ai laissé Deirdre près du puits. Après d’autres malhabiles faux lancers et lancers et des posés manquant toujours de finesse, le poisson monte sans hâte, observe puis dédaigne ostensiblement mon sedge avant de redescendre déçue. Comme la vitrine du restaurant chinois attire le regard, assez pour tourner la tête et ralentir mais insuffisamment pour s’arrêter et rentrer le jour où l’on veut manger une pizza. Qu’à cela ne tienne, changeons le menu et si le sedge brun n’a pas votre préférence je tente un sedge noir plus petit. Mêmes causes, mêmes effets ! Ne repérant pas d’autre insecte volant, je me dis qu’une émergeante fera sûrement l’affaire mais au bout d’une demi-heure force est de constater qu’il n’en est rien.

Désappointé et me rendant à l’évidence que mon inexpérience est à l’origine de ce cuisant échec, je retourne donc à la voiture près de laquelle m’attend Deirdre que je vois gesticuler comme si une guêpe vindicative l’importunait en même temps qu’elle tente de me montrer un point précis de la rivière. De loin je ne comprends pas mais arrivé à ses côtés je constate qu’une nuée de moucherons lui tourbillonne autour quand aussi bon nombre d’entre eux sont posés sur son chemisier couleur bouton d’or. Rien n’est plus désagréable que ces myriades de bestioles minuscules qui vous piquent par centaines et occasionnent d’insupportables démangeaisons.  Ils sont concentrés autour de ma belle et seuls certains n’aimant sans doute pas le jaune volètent au dessus de l’eau où se produisent alors de nombreux gobages, ce que Deirdre essayait désespérément de me montrer au loin. Comble de l’ironie, ils émergent du puits béni d’où ils continuent à sortir par milliers. Des midges! Rien d’étonnant à ce  que mes deux poissons refusassent toutes mes mouches et comment n’y ai-je pensé plus tôt. La tentation est grande d’essayer aussitôt de mettre un midge au bout de ma ligne mais serait-il bien courtois de laisser Deirdre se débattre comme un beau diable parmi ces satanés insectes, petits anges noirs déchus et chassés du bénitier qui les a vus naître, puisque bien entendu nous n’avons pas emporté de répulsif. Elle se réfugie aussitôt dans la voiture et me dit de continuer si je le souhaite. Là, évidemment ce n’est plus la courtoisie qui prévaut, mais la politesse quand on vous prie gentiment de faire quelque chose. Aussitôt dit aussitôt fait, un petit midge noir est bientôt monté et le premier lancer, presque au bout de la canne, me procure enfin un poisson qui n’a pas finassé avant d’engamer ce petit bout de bestiole qui seul l’intéressait ce soir.

La nuit est presque tombée et les moucherons s’acharnent maintenant sur moi. J’ai pris une truite, pas la plus grosse du début qui gobe désormais devant moi parmi les autres, mais l’honneur est sauf grâce à ma femme et aux mouches du puits béni. Nous rentrons.

 

Juillet 2014

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