contemplations irlandaises

Contemplations irlandaises:
   Le dernier mois de tempête et pluie a enfin laissé la place à un soleil certes peu calorifère, mais dont la brillance redonne quelqu’espoir d’un printemps trop attendu. Bienvenues sont aussi les précieuses minutes de clarté gagnées le soir, qui nous font penser que des jours meilleurs sont à venir.
   Les prairies trempées à l’envi dégorgent doucement vers ruisseaux, rivières et lacs. on ne sait si elles pleurent la rigueur de Janvier ou transpirent de ces calories inespérées. Mais cette sueur ou ces larmes sont redevenues limpides, le rimmel noir de la tourbe ne dégouline plus sur le fond de teint vert de l’herbe qui se redresse dopée par la chlorophylle avide de lumière. L’eau s’écoule plus lentement, filtrée dans les marais et tourbières puis sédimentée dans les creux et les talwegs. Si les eaux restent hautes, mémoire des semaines passées, elles ont retrouvé une clarté hivernale en pleine lumière mais qu’un coucher de soleil encore trop précoce transforme pourtant en quelques instants en encre de chine où toute vie semble absente.
   Quelques téméraires gardons s’aventurent pourtant à la surface du lac dans l’heure précédant le crépuscule sachant bien que les paresseux brochets ne monteront pas les y chasser, et gobent discrètement quelque moucheron égaré ou trompé par ces quelques lumens et calories inhabituels. Ils ne veulent que se rappeler à ma mémoire de pêcheur mais cèdent aussi à la gourmandise comme ces vieilles anglaises trempant leurs lèvres précieusement dans leur verre de Sherry. Presque s’essuieraient-ils la bouche au coin du carré de dentelle d’un nénuphar moribond!
   Ne nous y trompons pas, la vie aquatique est toujours présente, seulement elle est moins démonstrative, prudente, presque végétative, hivernante et fonctionnant à l’économie de mouvements.
   Esox lucius ménage sa peine et pourra mettre une demi-heure à se décider à prendre le poisson mort qui lui danse sous le nez timidement, animé d’ondulations transmises par le bouchon rouge que les vaguelettes remuent en surface, traître péripatéticienne qui semble lui susurrer: »tu viens mon chou? » Sans doute examine-t-il le rapport qualité (des protéines)/ prix (des calories à consommer pour le déplacement). La pêche devient donc patiente, fainéante, économe en gestes et coûteuse en whiskey du soir au retour. Ces brochets hivernaux sont bien mérités et leur défense puissante ne laisse pas de nous surprendre, déployant dans la lutte une énergie non soupçonnée me rendant enclin au respect pour ces fabuleux poissons d’airain que je relâche aussitôt.
   De la baie de la véranda où j’écris ces mots, j’observe en même temps une armée de merles et grives se gavant des lombrics que quelques degrés supplémentaires ont appelés à l’air libre dans la rosée persistante et froide. En ordre serré, ils avancent en ligne, sautillant en phase et ne laissent guère de chances à ces annélides aventureux,  se gavant de cette manne providentielle qui ne tombe pas des cieux mais surgit de la terre trop mouillée. L’instinct de survie leur dicte cette goinfrerie collective quand l’occasion se présente et leur grégarisme est mis au profit d’un ratissage organisé des champs les uns après les autres. M’en laisserez-vous une poignée pour la pêche? Attila des vers de terre, cessez de hacher ces achées!
   Les âmes contemplatives savent se satisfaire de ces petits bonheurs du jour et Le temps dont je dispose m’ autorise à les faire miens.
   L’Irlande et mon irlandaise sont toujours aussi belles!
Amitiés à tous.

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