Chroniques de pêche

L’appel du pêcheur

Chaque année fin Janvier, un mal récurent ou plutôt un inconfort physique et psychologique se reproduit invariablement à type de sévères démangeaisons palmaires irrépressibles accompagnées des stigmates d’une crucifixion forcée à la maison. Tout au plus obtiens-je un léger soulagement en caressant mes cannes à pêche soigneusement rangées et en faisant l’entretien annuel des moulinets. Au début cela me surprenait car je ne savais en expliquer la cause et n’étais pas sujet aux maladies psychosomatiques. J’avais en revanche constaté que les symptômes disparaissaient mystérieusement le 1° Février. Plusieurs de mes amis souffrent de la même pathologie et guérissent étrangement à la même date. Nous avons tous consulté, vous pensez bien, les grands pontes susceptibles de nous fournir quelque explication au sujet de ce surprenant phénomène. Tours de table, congrès et symposiums furent organisés à maintes reprises d’autant que certains chercheurs eux-mêmes souffraient de maux identiques. A grand renfort de « brain stormings », études statistiques comparées et publications dans les revues scientifiques « Trout and salmon, Irish angler et Fly-fishing », on a finalement expliqué la cause toute simple: impatiences liées à l’attente de l’ouverture de la pêche au saumon le 1° février. Tant mieux, je n’ai plus que 3 jours à me gratter!

La pêche, religion ou spiritualité

En ce début de Février glacial qu’un léger vent de noroît entretenait en nous apportant souvent de sombres averses de grêle, je passai une journée à la pêche au brochet sur un affluent du Shannon. Vers le milieu de la journée cependant, un soleil timide et pâle fut le bienvenu lorsqu’il darda ses rayons blanchis élevant la température de quelques degrés inespérés. La pêche était plus que calme et le moment se prêtait plus à la méditation et à la contemplation d’une nature hivernale encore très aquatique car les crues des semaines précédentes n’en finissaient pas de se dissiper.
Soudain, un détail retint mon attention à la surface de l’eau : Une olive récemment éclose dérivait dans le courant bientôt suivie d’une deuxième, d’une troisième et d’autres encore. Ailes blanches bien droites et jointes, le corps rond et noir, elles défilèrent le long de mon bateau pendant quelques minutes telles d’innocentes communiantes, attendant une bénédiction que je leur accordai volontiers. Ce don du ciel venait-il annoncer la fin précoce de l’hiver ou était-ce le sermon prometteur de bonheurs à venir ? Je pencherais plutôt pour la deuxième hypothèse tant ma foi en la pêche m’incline à une dévotion sans faille pour tout ce qui s’y rapporte. Des fonds baptismaux de la Suck surgissaient ces signes qui redonnent foi au mécréant après cinq mois de privation de pêche à la truite. Nouvellement converti à la sainte mouche, je me prête à croire tout ce qui redonne espoir au pêcheur de salmonidés. Ces bestioles qui dérivaient discrètement avaient ranimé la veilleuse qui sommeillait et l’espérance réchauffait bientôt mon corps gelé. Mon ami Mark qui pêchait avec moi, avait lui aussi constaté l’apparition et reçu simultanément la révélation. Saint Pierre nous avait oints à nouveau du Saint-Chrême confirmant notre appartenance à l’Eglise de « Notre-Dame des Truites ». Une douce béatitude nous pénétra alors, augurant la solennelle communion qui devait suivre quelques semaines plus tard à la grand-messe de l’ouverture en me rappelant les rituels religieux, passages obligés de mon enfance en école catholique.
Si Mark et moi nous étions tenus cois depuis le matin devant nos bouchons trop tranquilles, le spectacle de cette éclosion prématurée nous apparaissait comme un miracle révélé à quelques seuls fidèles pour élever leur âme à Dieu et leur faire soudainement entonner joyeux cantiques et prières optimistes dans une ferveur partagée.
Nous nous révélâmes immédiatement plus loquaces et il ne fallut pas longtemps avant que l’ Histoire Sainte de nos pêches irlandaises nous revînt en mémoire associée à un formidable espoir envers les sorties des futures semaines. Serions-nous cette année touchés par la Grâce de « numerous hatches »et vivrions-nous de nouvelles et bibliques multiplications de poissons grâce à nos offrandes de mouches devant l’autel des eaux irlandaises. Pourtant peu avares de notre temps consacré à la pêche, nous étions prêts à en sacrifier toujours plus aux offices halieutiques, aux vêpres de la noble pêche et angélus des coups du soir. Guides de pêche, nous nous sentions des missionnaires investis du devoir de toujours plus prodiguer la bonne parole aux impétrants et novices.
Le manque de touches et le froid vespéral nous firent cependant abandonner progressivement élucubrations et prétentions de missions spirituelles. La réalité nous ramenait à plus de modestie. Il n’en était pas moins que ces minuscules insectes nous avaient sortis de la torpeur hivernale et avaient par la même occasion ranimé la passion ensommeillée. La nature a ce grand pouvoir pour qui sait l’observer. Elle vous procure des ravissements béats au vu de spectacles somme toute dérisoires aux yeux des profanes et rassemble les pêcheurs à l’unisson de leurs prières pleines d’espoir. Magie, religion, spiritualité de la pêche ? Peu importe, du moment que cela apporte la paix à une communauté d’hommes et femmes ayant pour le moins reçu un esprit sain (volontairement sans T ).
La religion, c’est d’être à la messe et penser à la pêche. La spiritualité, c’est d’être à la pêche et penser à la messe.

Contemplations irlandaises

Le dernier mois de tempête et pluie a enfin laissé la place à un soleil certes peu calorifère, mais dont la brillance redonne quelqu’espoir d’un printemps trop attendu. Bienvenues sont aussi les précieuses minutes de clarté gagnées le soir, qui nous font penser que des jours meilleurs sont à venir. Les prairies trempées à l’envi dégorgent doucement vers ruisseaux, rivières et lacs. On ne sait si elles pleurent la rigueur de Janvier ou transpirent de ces calories inespérées. Mais cette sueur ou ces larmes sont redevenues limpides, le rimmel noir de la tourbe ne dégouline plus sur le fond de teint vert de l’herbe qui se redresse dopée par la chlorophylle avide de lumière. L’eau s’écoule plus lentement, filtrée dans les marais et tourbières puis sédimentée dans les creux et les thalwegs. Si les eaux restent hautes, mémoire des semaines passées, elles ont retrouvé une clarté hivernale en pleine lumière mais qu’un coucher de soleil encore trop précoce transforme pourtant en quelques instants en encre de chine où toute vie semble absente. Quelques téméraires gardons s’aventurent pourtant à la surface du lac dans l’heure précédant le crépuscule sachant bien que les paresseux brochets ne monteront pas les y chasser, et gobent discrètement quelque moucheron égaré ou trompé par ces quelques lumens et calories inhabituels. Ils ne veulent que se rappeler à ma mémoire de pêcheur mais cèdent aussi à la gourmandise comme ces vieilles anglaises trempant leurs lèvres précieusement dans leur verre de Sherry. Presque s’essuieraient-ils la bouche au coin du carré de dentelle d’un nénuphar moribond! Ne nous y trompons pas, la vie aquatique est toujours présente, seulement elle est moins démonstrative, prudente, presque végétative, hivernante et fonctionnant à l’économie de mouvements. Esox lucius ménage sa peine et pourra mettre une demi-heure à se décider à prendre le poisson mort qui lui danse sous le nez timidement, animé d’ondulations transmises par le bouchon rouge que les vaguelettes remuent en surface, traître péripatéticienne qui semble lui susurrer: « tu viens mon chou? » Sans doute examine-t-il le rapport qualité (des protéines)/ prix (des calories à consommer pour le déplacement). La pêche devient donc patiente, fainéante, économe en gestes et coûteuse en whiskey du soir au retour. Ces brochets hivernaux sont bien mérités et leur défense puissante ne laisse pas de nous surprendre, déployant dans la lutte une énergie non soupçonnée me rendant enclin au respect pour ces fabuleux poissons d’airain que je relâche aussitôt. De la baie de la véranda où j’écris ces mots, j’observe en même temps une armée de merles et grives se gavant des lombrics que quelques degrés supplémentaires ont appelés à l’air libre dans la rosée persistante et froide. En ordre serré, ils avancent en ligne, sautillant en phase et ne laissent guère de chances à ces annélides aventureux, se gavant de cette manne providentielle qui ne tombe pas des cieux mais surgit de la terre trop mouillée. L’instinct de survie leur dicte cette goinfrerie collective quand l’occasion se présente et leur grégarisme est mis au profit d’un ratissage organisé des champs les uns après les autres. M’en laisserez-vous une poignée pour la pêche? Attila des vers de terre, cessez de hacher ces achées! Les âmes contemplatives savent se satisfaire de ces petits bonheurs du jour et Le temps dont je dispose m’ autorise à les faire miens.
L’Irlande et mon irlandaise sont toujours aussi belles.

La pêche à la mouche

Jusqu’à ces derniers jours de Juin, bien peu de soirées m’avaient incité à tenter le coup du soir. Il est vrai qu’en Irlande, rares sont les couchers de soleil pendant lesquels les températures diurnes se maintiennent suffisamment pour que des éclosions massives se produisent et rendent les truites folles pendant une heure ou deux.
Ce soir-là, la couverture nuageuse arrivée vers 19 heures avait conservé la chaleur au sol cependant qu’une certaine moiteur rendait l’atmosphère épaisse et lourde. L’air avait gagné en densité et en viscosité et chaque pas coûtait aux hommes et aux animaux. Cet inconfort m’avait fait alors penser qu’il ferait sans aucun doute plus frais au bord de la Beagh coulant à quelques kilomètres et dont les eaux acides se réchauffent assez peu tant son parcours est souvent souterrain comme beaucoup des rivières du Burren.
M’étant depuis peu laissé aller au plaisir de la pêche à la mouche sèche, je n’emporterai donc que la 9 pieds que Deirdre m’a offerte au Noël dernier afin de ne pas être tenté de donner de meurtriers coups de cuillère dans quelques trous oxygénés où je sais trouver toujours un ou deux beaux spécimens de ces truites à la robe particulièrement sombre et au ventre jaune et bronze. Une fois n’est pas coutume, Deirdre veut m’accompagner à cet agréable coin de pêche que je lui ai montré au hasard de nos promenades. « Je lirai et contemplerai la rivière en t’attendant » me dit-elle. « Prends ton temps car cet endroit est délicieux pour l’esprit et pour les yeux d’autant qu’une autre âme contemplative que moi y a disposé un banc face à la rivière. » Sans mettre en doute ses intentions, je sais que Deirdre adore aussi ce lieu parce qu’un puits sacré s’y trouve, juste au bord de la rivière, béni chaque année par le prêtre de la paroisse. On ne sait si c’est une petite source ou une simple résurgence de ces rivières infiltrées dans le ventre de la terre en ayant dissout peu à peu le sous-sol alcalin. Une petite croix de métal doré y est scellée, affirmant le caractère religieux de cette fontaine, et trois ou quatre pierres cimentées en font un bénitier bucolique. Je sais aussi qu’animée d’une dévotion tout irlandaise, elle emportera une bouteille vide et la remplira de cette eau semblant pure mais qui dans quelques semaines aura verdi et présentera le dépôt peu amène d’eau bénite aux saintes bactéries.
Quelques minutes plus tard nous sommes sur place. Il est aux alentours de vingt heures et l’air est chaud et humide sans la moindre brise pour en diluer les particules presque visqueuses qui collent à la peau et s’ajoutent à la sueur non évaporée. L’eau est basse et au moins me dispensera d’enfiler les waders pour ne chausser que de simples cuissardes moins étouffantes. Il est vrai que le micro-climat de la rivière est plus supportable que l’air de notre jardin protégé d’arbres hauts et touffus.
Deirdre s’assoit sur le banc et entame sa lecture tandis que j’observe scrupuleusement la surface afin d’y discerner un ou deux gobages révélateurs motivant ma venue. Sans trop tarder, je repère deux poissons sur un grand plat à une cinquantaine de mètres. L’un assez petit mais peu discret au contraire du second dont les gobages semblent plus timides mais dont les ronds silencieux persistent d’une plus grande puissance d’aspiration. Quelques sedges bruns virevoltent cà et là et c’est par l’un d’eux que je commencerai. Avec la maladresse du débutant et beaucoup de lancers pour rien par défaut de précision, je réussis néanmoins à placer ma mouche dans l’environnement immédiat de la plus petite truite qui ne tarde pas à monter et me fait essuyer un refus manifeste et dégoûté. Trois essais plus tard, ce sera trois refus tout aussi dédaigneux. « Peut-être ta congénère sera-t-elle plus consentante » pensé-je et, joignant le geste toujours peu assuré à la pensée, j’avance prudemment de plusieurs mètres sur les pierres tranchantes du fond pour tenter cette truite à l’évidence plus grosse qui devrait donc se délecter d’une belle mouche à gros potentiel nutritif. Le poisson monte maintenant plus régulièrement tout en semblant se rapprocher progressivement du lieu où j’ai laissé Deirdre près du puits. Après d’autres malhabiles faux lancers et lancers et des posés manquant toujours de finesse, le poisson monte sans hâte, observe puis dédaigne ostensiblement mon sedge avant de redescendre déçu. Comme la vitrine du restaurant chinois attire le regard, assez pour tourner la tête et ralentir mais insuffisamment pour s’arrêter et rentrer le jour où l’on veut manger une pizza. Qu’à cela ne tienne, changeons le menu et si le sedge brun n’a pas votre préférence je tente un sedge noir plus petit. Mêmes causes, mêmes effets ! Ne repérant pas d’autre insecte volant, je me dis qu’une émergeante fera sûrement l’affaire mais au bout d’une demi-heure force est de constater qu’il n’en est rien.
Désappointé et me rendant à l’évidence que mon inexpérience est à l’origine de ce cuisant échec, je retourne donc à la voiture près de laquelle m’attend Deirdre que je vois gesticuler comme si une guêpe vindicative l’importunait en même temps qu’elle tente de me montrer un point précis de la rivière. De loin je ne comprends pas mais arrivé à ses côtés je constate qu’une nuée de moucherons lui tourbillonne autour quand aussi bon nombre d’entre eux sont posés sur son chemisier couleur bouton d’or. Rien n’est plus désagréable que ces myriades de bestioles minuscules qui vous piquent par centaines et occasionnent d’insupportables démangeaisons. Ils sont concentrés autour de ma belle et seuls certains n’aimant sans doute pas le jaune volètent au dessus de l’eau où se produisent alors de nombreux gobages, ce que Deirdre essayait désespérément de me montrer au loin. Comble de l’ironie, ils émergent du puits béni d’où ils continuent à sortir par milliers. Des midges! Rien d’étonnant à ce que mes deux poissons refusassent toutes mes mouches et comment n’y ai-je pensé plus tôt. La tentation est grande d’essayer aussitôt de mettre un midge au bout de ma ligne mais serait-il bien courtois de laisser Deirdre se débattre comme un beau diable parmi ces satanés insectes, petits anges noirs déchus et chassés du bénitier qui les a vus naître, puisque bien entendu nous n’avons pas emporté de répulsif. Elle se réfugie aussitôt dans la voiture et me dit de continuer si je le souhaite. Là, évidemment ce n’est plus la courtoisie qui prévaut, mais la politesse quand on vous prie gentiment de faire quelque chose. Aussitôt dit aussitôt fait, un petit midge noir est bientôt monté et le premier lancer, presque au bout de la canne, me procure enfin un poisson qui n’a pas finassé avant d’engamer ce petit bout de bestiole qui seul l’intéressait ce soir.
La nuit est presque tombée et les moucherons s’acharnent maintenant sur moi. J’ai pris une truite, pas la plus grosse du début qui gobe désormais devant moi parmi les autres, mais l’honneur est sauf grâce à ma femme et aux mouches du puits béni. Nous rentrons.

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